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Intérêt spécifique : Pride and Prejudice
Je vous explique ce que représente pour moi un intérêt spécifique, notamment à travers mes lectures.
Le tricot et Orgueil et Préjugés, c’est toute ma vie. Plus précisément ce sont deux intérêts spécifiques chez moi, donc cela occupe une grande partie de mon temps libre.
J’ai toujours beaucoup lu, de manière intense et compulsive, et ce depuis que j’ai appris à lire. J’ai un souvenir précis du tout premier roman que j’ai lu en entier en une seule journée, de toute ma vie. C’était l’Auberge de l’Ange-Gardien. Je l’ai lu un samedi, pendant l’hiver du CP, blottie dans l’arrière cuisine de la boucherie familiale, contre l’énorme radiateur électrique cubique (un modèle comme je n’en ai vu nulle part ailleurs maintenant que j’y pense).
J’avais commencé le matin même ce livre que j’avais acheté chez Pierre. Il tenait un commerce de campagne comme il n’en existe un plus aujourd’hui : un étonnant mélange de marchand de journaux, bureau de tabac, librairie, papeterie, magasin de bonbons et magasin de jouets. On pouvait y acheter sans discrimination des Kinder Surprises et des paquets de Gitanes, des cahiers d’école et le programme télé.
Au début des années 90, quand vous étiez fille de commerçant, il fallait savoir s’occuper toute seule. Ou savoir s’ennuyer, mais je préférais m’occuper. Me voici donc, un samedi matin, lancée dans la lecture de mon nouveau livre comme un pur-sang lancé au galop. J’avale les pages, je dévore les mots. J’expérimente pour la première fois l’ivresse grisante de cet état de flow, cet état modifié de conscience. Ces mots je les découvrirais bien plus tard. Et j’ai encore en mémoire la sensation d’hébétude, de fatigue heureuse, de gueule bois sobre, lorsque je refermais le livre en fin d’après-midi.Cette sensation de ne plus trop savoir qui je suis ni où je suis. Le temps s’était écoulé sans moi, et la journée était déjà presque terminée.
Après cela je ne me suis plus jamais arrêtée. J’ai lu de tout, et tout le temps. En mangeant, en marchant, pas en dormant quand même (mais je lisais volontiers au lieu de dormir). Pendant et juste après le lycée, j’ai eu une période où j’ai entrepris de lire quelques “grands classiques” dont on parle souvent mais que peu de gens ont lu, afin de savoir de quoi il en retournait précisément. J’ai eu ma période Les mille et une nuits, ma période des contes - les originaux, pas la version culcul de Disney (spoilet alert : la petite sirène meure à la fin). Et puis un jour, à force de le croiser partout dans les films et les séries que je regardais à la télévision, alors même que jusqu’ici je ne m’y été pas intéressée car c’était un phénomène trop populaire à mon goût (et moi je n’en avais rien à faire de la popularité), j’ai lu Pride and Prejudice.
Révélation, coup de tonnerre, tremblement de terre, excitation et palpitations. J’étais irrévocablement tombée amoureuse. Non pas de Mr. Darcy (même si un peu quand même), mais plutôt de Jane Austen et de sa plume drôle, tendre et incisive. Mais peut-être surtout d’Elizabeth Bennet. Elle me rappelait quelqu’un cette jeune femme un peu trop intelligente, vive et sarcastique, avec son humour pas toujours compris. Son amour pour les livres et pour la nature qui l’entourait faisait écho. Elle était impulsive, pouvait se tromper, se laissait parfois emporter par son tempérament entier, elle ne transigeait pas. Et pourtant elle finissait par être aimée pour elle-même, on lui pardonnait et elle se pardonnait ses erreurs, et trouvait une personne avec qui elle pouvait enfin baisser le masque et vivre heureuse, libérée des attentes sociétales.
Orgueil et préjugés est rapidement devenu mon doudou. C’était le livre que je relisais systématiquement quand j’avais besoin de réconfort. J’enchainais la lecture des autres romans de Jane Austen, et si j’y prenais plaisir, aucun ne m’ébranlais autant. Je regardais toutes les adaptations télévisuelles et cinématographiques.J’apprenais la couture afin de pouvoir me coudre des robes Regency pour les soirée déguisées. J’épluchais les blog traitant de la mode de l’époque. Et quelques années plus tard je découvrais ce que mon mari appelle les Austeneries : des “fanfiction” d’Orgueil et Préjugés, que je lisais avec une gloutonnerie que moi-même je ne m’expliquais pas. Les personnages étaient toujours les mêmes, et la fin était connue d’avance : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Et pourtant je ne m’en lassais pas. J’en lisais des dizaines, avec à chaque fois la joie immense de retrouver mes personnages préférés, avec toujours la même excitation lorsque les deux protagonistes tombaient amoureux. Je riais, je m’exclamais, je vibrais.
C’est cela un intérêt spécifique. Au lieu d’une passion dévorante, c’est une passion nourrissante, qui apporte du réconfort, de la joie, de la vie avec un degré et une intensité qui sont parfois mal compris par l’entourage.
Alors quand je ne lis plus, ni Austeneries, ni Fantasy (l’autre type de littérature que j’affectionne particulièrement), je sais que je ne vais pas bien. Mes lectures “intérêt spécifique” sont le baromètre de mon état de santé mentale. J’ai mis longtemps à comprendre cela, mais je sais désormais que quand Fitzwilliam Darcy et Elizabeth Bennet disparaissent de ma liseuse, il est temps de prendre soin de moi.
Alors du fond du cœur, merci Mr Darcy et Miss Elizabeth.